Coquille

En ce début d’année, un petit incident est venu rappeler à quel point l’orthographe, et les formes en général, sont importantes dans la communication et la vie sociale.

Mardi 5 janvier, Paris. Une plaque commémorative de l’attaque contre Charlie Hebdo est installée près de l’ancienne entrée de la rédaction du journal satirique, en présence du Président de la République. Tout se passe bien jusqu’à ce que l’on se rende compte que le nom de famille de l’une des victimes, Georges Wolinski, est mal orthographié : un « y » termine le mot, en lieu et place d’un « i ». Incrédulité, choc, scandale, sarcasme, récupération politique – Landerneau ne parle plus que de ça.

Prête à sévir
A un premier niveau, l’incident est venu rappeler, aux professionnels de la communication que nous sommes, que la « coquille » fait partie de la vie. Toutes les précautions, tous les processus de contrôle n’y feront rien. La coquille fait partie de la vie, elle se répète comme cette phrase. Elle est toujours là, elle guète, prête à sévir dans les endroits et les moments les plus inattendus. Comme la nature, la coquille est plus forte que nous. Il faut l’accepter, sans pouvoir pour autant tomber dans la facilité, et cesser de la combattre.

A un autre niveau, cette bourde nous dit ironiquement que l’orthographe, et les formes en général, ce n’est pas « égal » – que ça compte, que ça sert à quelque chose. Et que si on veut avoir l’agrément, le respect, l’adhésion – que dis-je, l’amour des autres, il est bienvenu de les maîtriser. C’est une réalité que nous aimons rappeler à nos clients lorsque nous intervenons comme consultants : la forme est au cœur de la relation à l’autre. On peut en jouer, on peut la travailler – mais il faut la connaître, et la dominer.

L’orthographe, tiens, si ennuyeuse, si laborieuse, que nous apprend-t-elle sur le fonctionnement des conventions, et sur leur utilité ?

Efficience – La codification de l’écriture est arrivée au XVIIe siècle. Avant, au Moyen Âge, l’écriture était libre. Il fallait lire à haute voix pour donner du sens aux productions de l’autre. Cela prenait du temps, les ambiguïtés et les erreurs étaient nombreuses. Il y a donc une efficience communicationnelle derrière le développement des formes : les respecter, c’est être clair, et créer le confort de l’interlocuteur.

Preuve – A cela s’ajoute une valeur de preuve. Respecter les formes est une volonté et une rigueur, les négliger relève de la facilité, sinon du dédain. De fait, prendre le parti de la convention, c’est marquer un engagement et un respect, alors que l’inverse fait ressentir l’arrogance. C’est cette dimension-là qui explique la polémique qui a suivi l’affaire de la plaque commémorative. S’il s’avère que quelqu’un a fait son travail avec négligence dans cette histoire, alors il y a eu un manque de respect à l’égard des victimes. Cela serait particulièrement insoutenable, parce que ces victimes-là ont un statut particulier (elles incarnent la liberté d’expression, valeur fondamentale de la République).

Expressivité – Mais le plus important dans les formes, c’est le potentiel expressif qu’elles nous procurent. A la base, le spectre de la langue ne suffit pas à exprimer toute la subtilité des situations de la vie, des idées et des émotions. Mais du moment où elle se formalise, un travail devient possible, une dynamique expressive nouvelle est possible, qui augmente à l’infini son potentiel de communication, tout en préservant son efficience. Prenons l’exemple d’une phrase qui a beaucoup circulé dans la presse et sur les réseaux sociaux lors des attentats de novembre : « On est dans la Daech ! » Elle montre qu’un simple jeu orthographique permet de décupler le chargement sémantique d’un énoncé tout en gardant sa brièveté originelle. La tension créée par ce jeu capte l’attention de l’interlocuteur et l’invite à ajouter du sens.

Fonds de commerce
Bref, ce que l’on comprend, c’est que la formalisation du discours n’est pas une complication laborieuse et inutile, mais bien un levier à notre disposition pour mieux communiquer, et développer des relations plus fortes avec les gens. La petite ironie de l’Histoire, c’est qu’il s’agit d’une anecdote autour de Charlie Hebdo qui nous le rappelle. Pour une bonne partie des victimes des attentats du 7 janvier, la forme et sa manipulation étaient un vrai fonds de commerce. D’ailleurs, ils nous manquent.

A quoi sert l’orthographe ? Voir une vidéo sympa sur le sujet

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